L'ELSÄSSISCHER ORGELREFORM

par Emmanuel FABRE
(organiste titulaire de l'orgue de l'église Saint-Pierre-le-Jeune-catholique de Strasbourg)

Les Déclencheurs

Depuis 1870, l'Alsace est une province allemande. Outre les évidentes passions patriotiques que cette conjoncture génère - notamment chez Emile RUPP, jeune organiste plein d'avenir - une cassure va se produire dans certains milieux alsaciens qui, jusque là, synthétisaient souvent avec bonheur l'esprit français et l'esprit allemand. Ainsi, à la fin du siècle, le jeune RUPP se met à fréquenter des cercles d'artistes alsaciens. Il rencontre, des peintres, des musiciens, des gens de lettres qui se réunissent à la "Tavern", au café "Bauzin" ou "Zum Ritter". À la même époque, un jeune facteur d'orgues allemand, Oscar WALCKER, héritier de la fameuse firme de Ludwigsburg, est introduit dans le même milieu à l'occasion de son passage à Strasbourg pour l'installation de l'orgue de Saint-Paul. RUPP et lui s'y rencontreront ; il en naîtra une solide amitié.

Dans les deux premiers tiers du XIXè siècle, l'Alsace a été en grande partie préservée de toute ingérence étrangère en matière de facture d'orgue. Comme nous l'avons vu plus haut, l'excellence des grands artisans suffisait amplement à satisfaire la demande locale. Il n'en va plus de même à partir de 1860. Certaines communes, certaines paroisses, en mal de prestige, font appel aux grandes firmes allemandes et françaises et s'offrent, à des prix généralement exorbitants, un CAVAILLÉ-COLL, un MERKLIN, un WALCKER. Citons par exemple le CAVAILLÉ acquis par la nouvelle paroisse Saint-Etienne de Mulhouse en 1860, tandis que, trois ans plus tard, l'église réformée Saint-Etienne se fait installer un WALCKER de 62 jeux sur 3 claviers, en traction mécanique. MERKLIN n'est pas en reste avec ses grands instruments d'Obernai ou du Temple-Neuf.

Surviennent alors les fameux jeux à haute-
pression qui vont faire couler des flots d'encre. En fait, ils ne sont que le catalyseur, le signe le plus visible du fossé qui ne cesse de se creuser, à la fin du XIXè siècle, entre facture allemande et facture française.

Brièvement, l'orgue romantique allemand, à la différence de l'orgue symphonique français, refuse aux mutations, mixtures et anches la faculté de conférer brillance et éclat au forte de l'orgue. L'aspiration vers un maximum de force et de masse se heurte logiquement à la conception des jeux de fonds traditionnels. Il faut donc les multiplier, augmenter leur taille, mais aussi la pression de l'air qui les fait parler. Ainsi, de 100 mm, pression moyenne des jeux de fonds de l'époque, on va désormais construire des jeux spéciaux admettant 250 mm, voire 300 mm.
De tels jeux sont incompatibles avec la redécouverte des polyphonies de BACH - notamment par SCHWEITZER - qui, d'après les futurs Réformateurs de retour de Paris, sont bien plus perceptibles sur les instruments de CAVAILLÉ-COLL.

Symboles de l'exaspérante toute-puissance des autorités allemandes et de leur parti-pris logique pour la facture germanique, deux orgues importants sont inaugurés coup sur coup en 1897 et 1898 dans les églises de garnison protestante et catholique de Strasbourg, Saint-Paul et Saint-Maurice. Construits respectivement par WALCKER et WEIGLE, ils vont incarner les griefs de tenants d'une facture alsacienne davantage orientée vers la France, en ces temps d'annexion, et provoquer les débuts du mouvement de Réforme. Emile RUPP, nommé organiste de Saint-Paul en 1897, prend peu après livraison d'un orgue WALCKER de 58 jeux sur trois claviers et pédale, diligenté par deux experts de l'administration de la garnison.
Mais dans l'immédiat, son énergie est entièrement mobilisée par sa violente réaction à la construction en 1898 de l'orgue de l'église catholique de garnison, Saint-Maurice, par WEIGLE. La tuyauterie, même si elle est de bonne qualité, est de facture industrielle. À l'origine, la production de vent était assurée par 8 pompes cunéiformes mues par moteur à gaz, par l'intermédiaire de deux vilebrequins avec des bielles. Plus encore que dans le WALCKER originel de Saint-Paul, on trouve ici réunies toutes les caractéristiques de l'orgue allemand de la fin du XIXè siècle, et, partant, bon nombre des critiques des instigateurs de l'Orgelreform : accumulation de fonds, profusion de jeux en bois, jeux à double bouches, "anches à bouches", jeux à haute-pression, absence d'anches et mutations simples, très peu de mixtures et aucune mixture claire, sommiers à membranes, les pires d'après les Réformateurs. L'instrument est l'archétype de ce que SCHWEITZER appellera le Fabrikorgel, l'orgue d'usine.

Avant même son inauguration, l'orgue déclenche la colère de RUPP dans un article que l'on s'accorde à citer comme le point de départ de l'Elsässischer Orgelreform. C'est un cri d'alarme intitulé Hochdruck !. RUPP voit dans le style "americano-wurtembourgeois" une énorme faute de goût et dénonce cette course à la puissance au moyen de pressions toujours plus élevées, sur des machines qui n'ont plus d'orgue que le nom.

 


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