L'ELSÄSSISCHER ORGELREFORM

par Emmanuel FABRE
(organiste titulaire de l'orgue de l'église Saint-Pierre-le-Jeune-catholique de Strasbourg)

c. L'accomplissement : l'orgue du Palais des fêtes

Le sort actuel du Palais des Fêtes de Strasbourg et de son orgue est un mauvais exemple de la politique de sauvegarde du patrimoine culturel municipal. Depuis 1902, date de sa construction, et jusqu'à celle de l'actuel Palais de la Musique et des Congrès, ce haut-lieu a pourtant vu se succéder bien des célébrités et des talents. L'orgue lui-même a été joué par des WIDOR, BONNET, GIGOUT et beaucoup d'autres encore. Actuellement, on y joue plus guère que des accompagnements. L'instrument a pourtant été pensé comme le porte-drapeau de l'Elsässischer Orgelreform. Il est le premier exemple de collaboration entre SCHWEITZER et RUPP en vue de la construction d'un orgue neuf. En 1908, une commission provisoire d'experts décide d'installer un orgue avec transmission pneumatique après une consultation auprès des organistes GUILMANT, GIGOUT, REGER, STRAUBE, VIERNE et WIDOR. Le fait est à souligner dans une Alsace sous administration allemande. La commission définitive, dirigée par SCHWEITZER, comprend entre autres RUPP et ERB. Suite à la visite de l'orgue de Saint-Sauveur, SCHWEITZER obtient que le marché soit attribué à DALSTEIN-HÆRPFER. Dans sa composition de 1909, on remarque une différenciation accrue des jeux composés entre cornets et mixtures. La chose est importante : l'orgue romantique était caractérisé par de grosses mixtures, ressemblant davantage à des cornets. Ici, on a départagé cornet d'une part, et d'autre part un ensemble de mixtures aiguës à reprises qui, comme nous le verrons, poseront bien des problèmes. Toutes les anches CAVAILLÉ-COLL sont là, à côté d'une Trompette dont la taille a été copiée sur celle de Saint-Thomas. Les matériaux utilisés (étain, spotted, zinc) sont de bonne qualité. Il y a encore moins de zinc qu'à Saint-Sauveur. Le grand progrès que l'orgue se propose de réaliser concerne les pressions utilisées. Elles sont de 80mm pour les jeux à bouches, 70mm pour les mixtures et 120mm pour les anches. L'évolution par rapport à Saint-Sauveur est considérable. SCHWEITZER tenait tout particulièrement aux 70mm des mixtures, ce qui n'alla pas sans poser des problèmes à HÆRPFER. Les nouvelles mixtures à reprises sont donc destinées à être brillantes, mais en aucun cas criardes. On comprend mieux le terme de "mixtures suaves" que SCHWEITZER utilise si souvent. La console était conçue à l'image de celle de Saint-Sulpice, avec des tirants de registres placés en amphithéâtre. Il semble qu'elle ait été mobile dès l'origine. Dans une plaquette éditée - anonymement - par SCHWEITZER à l'occasion du concert inaugural, il est dit : "Par la pression moyenne, on évite le ton menaçant, la sécheresse et la stridence qui restent l'apanage de la plupart des orgues les plus récents." Seulement, par manque d'étude des conditions acoustiques, ou à cause d'une mauvaise maîtrise des techniques liées à la basse pression, l'instrument est rapidement jugé trop faible. Les polémiqueurs montent au créneau et on va même jusqu'à accuser SCHWEITZER, à la suite d'un concert de Mars 1911, de faire doubler la partie de Pédale par des contrebasses. Le mérite de l'orgue du Palais des Fêtes est d'avoir rouvert une voix qui mènera, à terme, vers la technique du plein-vent. Mais à l'évidence, l'instrument a énormément pâti du goût immodéré de SCHWEITZER pour les fonds de 8'. Le Sängerhaus-Orgel s'inspire bien davantage d'une esthétique CAVAILLÉ-COLL - et c'est un des principaux reproches de GESSNER - que du programme prôné par l'Elsässischer Orgelreform. L'ultime lettre de Fritz HÆRPFER à son ami Albert SCHWEITZER, en 1956, contient une des dernières volontés du facteur d'orgues : que l'orgue du Palais des Fêtes soit conservé. Ce vœu sera respecté et, lors de l'électrification de l'instrument en 1958 par MUHLEISEN, la composition sera intégralement préservée, sur ordre express de SCHWEITZER.

 


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