L'ELSÄSSISCHER ORGELREFORM

par Emmanuel FABRE
(organiste titulaire de l'orgue de l'église Saint-Pierre-le-Jeune-catholique de Strasbourg)

6. L'orgue de la synagogue consistoriale de Strasbourg

Le destin d'Émile RUPP devait s'être inscrit autour des orgues WALCKER construits en 1898. Après celui de Saint Paul, le Musikdirektor strasbourgeois héritait de l'instrument de la Synagogue consistoriale. Bien entendu, l'orgue WALCKER ne satisfait pas RUPP qui lui reproche, malgré une bonne qualité de fabrication, de ne pas satisfaire aux impératifs du culte israélite. De fait, l'instrument est un parfait exemple des conceptions protestantes de la fin du 19è siècle. Qui plus est, il fait preuve d'un indéniable archaïsme : claviers de 54 touches, pédalier de 27 marches, accessoires très pauvres… La composition du WALCKER ne pouvait qu'hérisser RUPP avec ses jeux à haute-pression, ses double-flûtes, son absence totale de mutations simples. De même, le dépouillement de la console l'empêchait d'effectuer les "changements brutaux de pp à mf et de f à ff qui caractérisent si souvent la littérature de Naumbourg, Lewandowsky, Kirschner, Sulzer, etc…" . En mars 1923, une transformation est donc décidé, le marché étant attribué à RŒTHINGER. Il s'ensuit une série de conférences entre les dirigeants de la Synagogue, les organistes et le facteur d'orgue. Le nouvel orgue est donc le reflet direct des conceptions de RUPP, tant au plan de la console que dans le domaine sonore. La console est sans doute l'une des plus délirantes jamais construite par RŒTHINGER. Grâce à la transmission évidemment électrique, elle comporte tous les accessoires dont RUPP put rêver, par le truchement de 39 (!) pédales et champignons et 17 boutons poussoirs.Les systèmes électriques se fiabilisant et se perfectionnant toujours davantage, on comprend qu'ils aient produit chez RUPP une véritable boulimie d'accessoires. Mais ce faisant, l'organologue spoliait ses idées sur la console standard qui avait bien des mérites. La console de la Synagogue, par ses excès, sort du cadre de l'Orgelreform pour devenir un poste de commande d'ingénieur, au lieu de faciliter la tâche de l'organiste, comme SCHWEITZER le souhaitait. Au plan sonore, les évolutions sont plus intéressantes si l'on fait abstractions, là encore, de certaines exagérations. Selon RUPP, des principes de facture issus de SILBERMANN et de CAVAILLÉ-COLL ont aidé RŒTHINGER dans la conception de l'instrument. Ainsi, il a été décidé de conférer un son particulièrement brillant à toutes les flûtes et de construire des cheminées à tous les bourdons, idées originales pour l'époque. Le bois n'est utilisé qu'à la Pédale et pour les octaves graves des bourdons. À côté des mixtures, chaque clavier est pourvu des rangs complets de mutations. On doit plus ce dernier concept à RUPP qu'à CAVAILLÉ-COLL. Car, ce faisant, la différenciation des plans sonores est loin d'être acquise, nouvelle preuve que, chez RUPP, la fusion sonore est bien plus importante que le Werkprinzip. Ce dernier semble pourtant s'imposer par le biais des anches dont les claviers contiennent tous les représentants prônés par CAVAILLÉ-COLL. En fait, une fois de plus, la multiplication des registres permet à RUPP de faire figurer à chaque clavier autant de fonds, de mutations ou d'anches. Dans ces conditions, c'est à nouveau le Positif qui retient l'attention. On pourrait facilement - et curieusement - le comparer à celui d'Erstein. Il reste très orchestral mais ses fonds ont de plus en plus tendance à s'alléger, grâce notamment aux cheminées. Autre innovation importante, l'adoption du Larigot à la SILBERMANN, chose encore rare en 1925. Ainsi, comme nous l'avions entrevu à Erstein, le Positif poursuit sa lente évolution. Il se dégage peu à peu de son rôle de G.O. en réduction, restreignant ses fonds - notamment les principaux de 8' - et adoptant de façon désormais constante en Cornet décomposé et une Clarinette Il est navrant que nous soyons privés de tout renseignement concernant la qualité des matériaux utilisés, les tailles et les pressions adoptées. Mais on peut néanmoins placer l'orgue de la Synagogue dans le courant de la Réforme, comme représentant parfait des idées de RUPP. Son inauguration par Félix RAUGEL, François-Xavier MATHIAS et Charles MULLER, professeur de pratique protestante au conservatoire de Strasbourg, "complètement acquis aux idées de la Réforme" n'en est qu'une confirmation. Si l'orgue de Saint Martin d'Erstein marque l'apogée de ce que l'on appelle communément la "première période RŒTHINGER", les années 1930 représentent le point culminant de la firme schilickoise, avec plusieurs grands instruments électriques.

 


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