L'ELSÄSSISCHER ORGELREFORM

par Emmanuel FABRE
(organiste titulaire de l'orgue de l'église Saint-Pierre-le-Jeune-catholique de Strasbourg)

8. La reconstruction Roethinger à la cathédrale

Après les travaux de consolidation d'un des piliers porteurs de la flèche de la cathédrale, pendant lesquels le grand orgue était resté muet près de 23 ans, la reconstruction de l'instrument fut décidée en 1935. A la suite d'un concours entre les principaux facteurs d'orgue français organisé par la Direction des Beaux Arts et sous la présidence de WIDOR, le marché fut attribué à RŒTHINGER, lequel, nous l'avons vu, venait d'achever Saint Laurent de Bischheim dans un esprit assez proche de la Réforme. D'autre part la présence de MATHIAS au poste de maître de chapelle de la cathédrale laisse augurer d'une complète adhésion à ses conceptions. MATHIAS, à la suite de RUPP, est un ardent défenseur des possibilités quasi-illimitées que permet la transmission électrique. Dans ces conditions, sans doute impressionné par les instruments géants construits en Allemagne dans le sillage de l'Orgelreform et fort des récents "progrès" effectués dans l'étude de l'acoustique des lieux de culte, MATHIAS souhaite disposer trois orgues "interactifs" dans la Cathédrale. Des différentes formules de calcul permettant de déterminer le nombre de jeux par rapport au cubage de l'édifice, il résulte toujours un total variant entre 140 et 150 registres. D'autre part, le maître de chapelle a organisé aux mois de mai 1932 et 1933 des "expériments" sur les dispositions futures de ces orgues. Pour accompagner 800 chanteurs on a ainsi placé 50 cuivres sous l'orgue SILBERMANN, 20 en face de la chair et 80 dans le transept, en face de l'orgue MERKLIN. Il en résulte un projet MATHIAS-RŒTHINGER démesuré prévoyant : un orgue principal de 80 jeux dans le transept, au-dessus de la chapelle Saint Jean-Baptiste; un orgue de 20 jeux dans la grande nef, en face de la chair, pour l'accompagnement du chant collectif et les offices aux autels latéraux, et dans le buffet de 1489 un orgue d'écho de 20 jeux, augmenté à 50 jeux par l'adjonction de deux petits positifs au cas où l'orgue de la nef ne serait pas exécuté. Les trois instruments seraient jouables indépendamment ou ensemble depuis une console électrique placée au chœur. MATHIAS avait créé un organisme, l'institut Saint Léon IX, plus connu sous le nom d' "Œuvre des crayons", chargé de collecter les fonds nécessaires. Un tel projet ne pouvait que heurter les autorités artistiques de l'État qui, si elles avaient laissé toute latitude à l'Œuvre Notre-Dame pour la réfection de la partie sonore, avaient néanmoins leur mot à dire, ne serait-ce que par le truchement de la Commission des Monuments historiques. À preuve, cette communication intitulée "La Doctrine parisienne de l'Orgue", émanant des plus hautes personnalités du monde de l'orgue français : "Nous voulons aussi nous garder d'un péril : c'est celui de multiplier de façon exagérée le nombre de jeux d'un instrument, comme cela se pratique souvent aujourd'hui à l'étranger : nous croyons pouvoir affirmer qu'un orgue d'une centaine de jeux atteint approximativement le maximum de ressources souhaitables. Ce chiffre dépassé, les jeux, plans sonores ou buffets, multipliés à l'excès, et souvent disséminés dans un sanctuaire, loin d'enrichir un ensemble, finissent par l'encombrer." En 1932, la décision salutaire de se borner à la reconstruction de l'orgue dans son buffet de 1489 est donc prise. La Commission des Monuments historiques impose à RŒTHINGER la traction mécanique, hélas épaulée par des machines Barker. Elle propose en outre la composition suivante.
Il est frappant de constater que, quelques années plus tard, il reprendra une composition très ressemblante lors de la reconstruction de Saint Pierre-le-Jeune catholique que l'on ne peut décidément pas qualifier d'orgue néo-classique. Lors du démontage de 1893, le jeune RŒTHINGER a eu tout loisir d'étudier et d'archiver, grâce à ses fantastiques talents de croquiste, toutes les caractéristiques de ce qui restait de la tuyauterie SILBERMANN. Mais, et c'est là une des spécificité de l'Orgelreform, il refuse de se borner à une simple copie de l'orgue du maître, copie dont il aurait les moyens. Une fois de plus pour les Réformateurs l'art organal doit s'inscrire dans un flux historico-musical, se gardant de tout progrès stérile mais prenant en compte l'évolution du répertoire et des techniques de facture d'orgue qui présentent un réel intérêt artistique. On assiste donc à la préservation du Positif de dos, fait encore rare à l'époque. Et, en raison notamment de l'exiguïté de son buffet, les concepteurs sont cette fois-ci contraints au choix des registres les plus importants, abandonnant ainsi l'accumulation des fonds qui empêchait le Positif de se démarquer des autre claviers. Grâce à l'exhumation en 1927 des "Carnets SILBERMANN" par MATHIAS et RUPP, il a été possible de revenir à la composition du Positif de 1714, à l'exception d'une Fourniture III rgs . Lorsqu'en juillet 1935 WIDOR joua sur l'instrument, il le trouva remarquable par le fait qu'il reprenait "la tradition de la facture classique en employant le principe du " Positif "" . Ce fameux Rückwerk que SCHWEITZER appelait de ses vœux depuis 1914 et dont il voyait les plus beaux exemples chez SILBERMANN pour servir la musique de BACH. Il était donc normal de recourir au modèle du maître facteur pour reconstituer le Positif de la Cathédrale. À l'opposé, le Récit ne doit plus rien à SILBERMANN, mais tout à CAVAILLÉ-COLL. Et c'est en ce sens qu'il est difficile d'accepter le qualificatif de néo-classique pour cet instrument. En effet, le fait d'allier un Positif à la SILBERMANN et un récit à la CAVAILLÉ-COLL ne constitue-t-il pas le fondement même de l'Orgelreform ? Pour antinomique et hybride que la chose puisse paraître, le principe était d'obtenir un orgue aussi à l'aise avec BACH qu'avec WIDOR. Le seul problème, pour Roethinger, c'est qu'il ne disposait absolument pas, dans son entreprise, des compétences nécessaires à la construction d'un instrument à traction mécanique. Les plans de l'instrument ont d'ailleurs été dessinés par E.A.R. aprés réalisation de l'orgue. En bon chef d'entreprise, il alla chercher la compétence chez ses concurrents, en la personne de SALMON, le spécialiste des mécaniques chez Cavaillé-Coll. Salmon travaillait dans une pièce fermée où peu de gens avaient le droit de rentrer afin de préserver les secrets de la mécanique. Mais en plus du caractère atypique de la transmission mécanique, il y avait le problème de la profondeur très limitée (1m20 à 1m50) et surtout du Positif de dos, qui nécessite des techniques différentes (Balanciers et mécanique foulante, les Soupapes n'étant pas tirées par des Vergettes mais enfoncées par des Pilotes). En Alsace, on n'avait pas construit de Positif de dos depuis les années 1870 (à quelques exceptions notables, comme Uhlwiller, 1878). Roethinger ne savait vraiment pas comment construire cette mécanique pour un Positif de dos. Et à nouveau, il prit une décision pragmatique : il le fit en pneumatique. Et les Experts chargés de la Réception de l'instrument, tout aussi peu familiers que le facteur avec les mécaniques ne se rendirent compte de rien.

 


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