Les Orgues de Saint-Pierre-le-Jeune catholique de Strasbourg

par Yves KOENIG
(facteur d'orgues)

 

Lors de la construction en 1894 de la nouvelle église Saint-Pierre-le-Jeune catholique à Strasbourg, le marché d'un orgue neuf fut attribué à KOULEN. Celui-ci installa un orgue pneumatique de 28 registres sur deux claviers et pédale, dans un buffet KLEM merveilleux, d'après les témoignages On ne connaît pas avec précision la composition de l'orgue de Kouhlen. Par contre les compositions d'autres orgues tels que celui d'Andlau permettent de penser qu'il s'inscrivait tout à fait dans le style de l'époque. Le GO basé sur le 16 pieds possédait une profusion de 8 pieds (Montre, Bourdon, Flûte Majeure, Gambe), probablement deux 4 pieds, un 2 pieds et une mixture dont je vous laisse imaginer la composition et la sonorité puisqu'elle était vraisemblablement basée sur le 22/3. Il y avait certainement un ou deux jeux d'anches, une trompette et un clairon, à ce clavier. Une bonne partie des jeux de fonds avait les basses en bois, les bourdons 16 et 8 étaient eux entièrement en bois. Je ne pense pas qu'il s'agissait d'un choix en vue d'une sonorité particulière, mais plutôt d'un problème de coût et de facilité de réalisation dans un petit atelier qui achetait sa tuyauterie en métal en Allemagne. On retrouve d'ailleurs les mêmes caractéristiques dans les premiers orgues Roethinger. Le Récit basé sur Quintaton 16 (?) ou Principal 8 était complété par un Bourdon 8, une Gambe et Voix Céleste. Vraisemblablement une flûte traversière 4 ; par contre pour le reste il est plus difficile d'extrapoler. En ce qui concerne les anches, il y avait certainement un hautbois. A la pédale la composition des jeux n'a certainement pas beaucoup varié. Principal 16 en façade, Soubasse 16 Octavebasse 8, Cello 8 (?), Bombarde 16. Il y avait peut-être en plus quelques jeux en emprunt du GO. Sur le plan sonore, je pense que cet instrument, comme beaucoup d'instruments de cet époque, était assez sobre lourd, avec un caractère germanisant puissant parfois un peu vulgaire.

RŒTHINGER fut chargé , dès 1911, de la transformation et de l'agrandissement de l'instrument. D'après THOMAS , titulaire de l'époque, RŒTHINGER et lui-même collaborèrent étroitement autour de "ce que l'art de la facture d'orgues a fait comme progrès ces dernières années, ce que réclame Herr Musikdirektor E. RUPP dans sa brochure Der Normal- und Einheitsspieltisch, qui a fait date, et ce que, enfin, recommande le Règlement issu du Congrès de la Société Internationale de Musique en Mai 1909 à Vienne, par la section pour la facture d'orgues, sous la présidence des maîtres de conférence de notre université, les docteurs MATHIAS et SCHWEITZER.
" On ne peut être plus clair quant à la volonté de rattachement aux idées de l'Orgelreform. En une phrase sont cités ses trois principaux instigateurs, ainsi que deux textes de référence.
A priori, nous devrions donc être en présence du premier orgue de la Réforme construit par une firme "indépendante". Cette première transformation de Roethinger a permis d'abord d'améliorer la fiabilité de l'instrument mais aussi a intégrer quelques timides évolutions sonores liées à la Orgelreform. Au niveau du grand-orgue on voit apparaître une flûte harmonique et vraisemblablement le cornet. L'évolution est sensible également pour les jeux d'anches à la française. Il s'agit de la trompette harmonique placée au positif et de la voix humaine du récit. Le basson hautbois, restait quand à lui tout à fait typique de la facture industrielle germanique. Le positif est entièrement de Roethinger et il est intéressant de trouver déjà une clarinette au positif. (Je pense qu'il s'agit toujours du même jeu actuellement au positif de dos.) Intéressant également le plein-jeu du récit. S'agissait-il d'un jeu de tierce principalisant comme il l'a fait plus tard à Mulhouse ou à Bischeim ?
Dans l'impossibilité d'entendre cet instrument, on peut avancer avec une quasi-certitude que la différenciation des personnalités de chaque clavier reste également lettre morte, chacun étant basé sur un même plan de fonds. De fait, il semblerait plutôt que, à l'image de ce que SCHWEITZER reproche à l'orgue allemand, l'étagement des plans sonores soit réalisé selon le schéma :
1er clavier = ƒƒ, 2ème clavier = ƒ, 3ème clavier = mƒ.
Hypothèse encore renforcée par l'implantation de la Trompette harmonique au Positif et non au Récit, avec les autres anches françaises, comme si on avait eu peur de trop intensifier ce dernier. Donc, au plan de la composition, la seule influence de l'Orgelreform, parait être l'introduction de jeux émanant de la facture CAVAILLÉ-COLL. Toutefois, on sait, toujours par THOMAS, que RŒTHINGER apporta un soin tout particulier à l'intonation de chaque jeu, individuellement et en fonction de son rôle dans le tutti. Certains critiques de l'époque allèrent jusqu'à comparer la sonorité du plein-jeu avec ceux de Saint-Sulpice ou de Notre-Dame (!). C'est en fait par sa console que l'orgue RŒTHINGER de Saint-Pierre-le-Jeune s'affilie le plus à la Réforme. Moins complexe - heureusement - que celle de Saint-Paul, mais sans doute plus complète qu'au Palais des Fêtes, elle a de quoi contenter à la fois RUPP et SCHWEITZER.
On y trouve les accessoires suivants : Accouplements : I/Péd., II/Péd., III/Péd., II/I, III/I, III/II. (tous ces accouplements sont commandés à la fois par pédales et par tirants sous le 1er clavier, mécaniquement interactifs.) Hauptwerk ab (par pédale) Annulation des accouplements (par pédale) Supokt II/Péd., supokt II/I, Subokt III/II, subokt II/I, subokt III/I, Generalkoppel (par pédale).
Combinaisons : Fixes : p, mƒ, ƒ, ƒƒ sans anches, ƒƒ avec anches, tutti pour chaque clavier et annulateur (par boutons-poussoirs sous le 1er clavier). Libre : par pédale et bouton-poussoir au-dessus du 3ème clavier (liés). Handregister ab (par pédales et tirants pour chaque clavier au-dessus du 3ème clavier. Divers : Expression Récit, expression Positif, Crescendo, Pédale automatique.
Les tirants de registres sont disposés en gradins sur 4 étages, orientés à 45°, de telle sorte que les registres les plus utilisés soient à gauche. Il s'agit donc typiquement d'une console réunissant tous les accessoires demandés par SCHWEITZER (combinaisons fixes en sus), et disposés comme le conseille RUPP. La console de Saint-Pierre-le-Jeune représente sans doute l'exemple le plus achevé dans le sens de l'Orgelreform.
La transformation de 1941 fut plus radicale. Roethinger décide de sacrifier le monumental buffet de Klem pour gagner de l'espace. L'évolution fut également très importante sur le plan sonore tout en étant bridé par la réutilisation des anciens sommiers, et, période de guerre oblige, une intégration importante de matériel d'occasion. Il ne serait d'ailleurs pas étonnant que les tuyaux de Stiehr soient parvenus à ST P L J à cette époque. Le clairon du grand-orgue, de facture germanique de mauvaise qualité date également de cette époque. L'ensemble sonore est sensiblement éclaircit par l'adjonction d'un cornet décomposé au positif et au grand-orgue ainsi qu'une cymbale au positif. La pédale est augmentée par le jeu des emprunts au grand-orgue. Le choix de la transmission électrique n'est à mon avis pas surprenant, étant donné la disposition des lieux. Il fallait dégager la tribune et la rosace ce qui nécessitait obligatoirement une console éloignée des sommiers. N'oublions pas d'autre part que pour de grands instruments, je pense par exemple à St Pie de Luxembourg, Roethinger a utilisé l'électricité jusque vers 1960. Globalement, l'instrument se situe donc dans la lignée directe de Saint Laurent de Bischheim ou de Saint Barthélemy de Mulhouse, hormis l'abandon de quelques excès en porte-à-faux par rapport aux recommandations de la Réforme, tels le Fernwerk ou le manque de personnalisation du Positif. Car celui-ci, à Saint Pierre-le-Jeune achève enfin sa mutation pour acquérir une spécificité cherchée pendant plus de 30 ans. il se situe entre les deux extrêmes qui inspirèrent primitivement les Réformateurs : d'un côté le Positif CAVAILLÉ-COLL, totalement inclus dans l'instrument, très riche en fonds, sorte de G.O en réduction; de l'autre côté, le Positif SILBERMANN, positif de dos, claviers des mutations avec son cornet décomposé et le cromorne. Ici, RŒTHINGER refuse fort justement la copie de ce dernier qu'on lui avait imposée et qui se justifiait à la Cathédrale. Nous avons vu le placement en Kronwerk qu'il lui réserve, artifice permettant à la fois sa mise en relief par rapport à la masse sonore et son intégration, sa fusion dans le tutti. À l'ossature SILBERMANN, il rajoute un Salicional et opte pour la Clarinette, plus apte que le Cromorne à se mêler aux anches CAVAILLÉ-COLL du Récit. Ainsi, plutôt que de plaquer artificiellement une copie d'ancien sur un ensemble moderne, RŒTHINGER exécute ce qui semble représenter le Positif idéal de l'Orgelreform. Les choix opérés vont à l'encontre du concept d' "orgue à tout jouer". Le facteur d'orgue sait fort bien que, pour la musique ancienne, un Cromorne est préférable. Il sait parfaitement le construire puisque ce jeu constitue une spécialité secrète de la firme 2. Mais refusant tout historicisme exagéré, il préfère la Clarinette, plus adaptée à l'esthétique générale de l'instrument. Le Récit ne change guère. Les Réformateurs et les facteurs d'orgue qui les ont suivis ont une fois pour toutes reconnu l'excellence du Récit CAVAILLÉ-COLL, en tant qu'il rend l'instrument capable d'expression. Il n'est donc pas nécessaire de le modifier. Il s'articule autour des "anches parisiennes", en l'occurence l'immuable triade Trompette, Hautbois, Voix humaine ; d'une riche palette de fonds très colorés dont la Voix céleste et la Dolce qui émeuvent les foules ; et d'une petite mixture très pleine. La tendance à surajouter des mutations simples en grand nombre, sous l'impulsion de RUPP, n'a plus de raison d'être, ce rôle étant dévolu au Positif. Avant notre intervention, la seule évolution depuis 1945 concernait les mixtures qui ont été retravaillées pour obtenir plus de brillant. Nous étions dans les années 60 et l'influence stylistique provenait d'un jeune professeur qui a eu une action déterminante dans l'évolution de la facture alsacienne et même française. Il s'agit bien sûr de Michel Chapuis à l'époque professeur au conservatoire de Strasbourg. Le résultat final que j'ai connu, avait encore beaucoup d'allure, malgré un système électrique qui demandait aux organistes des talents de jongleur.

Lorsque nous avons envisagé la restauration nous avons cherché à conserver un maximum de tuyauterie ancienne ainsi que l'essentiel de ce qui faisait le caractère de cet instrument. Je précise que 29 jeux anciens ont été conservés, soit la quasi totalité. Les seuls jeux qui n'ont pas été réutilisés sont la façade en zinc et le clairon du grand-orgue de piètre qualité. D'autre part les pavillons de la bombarde en zinc ont été remplacés par des pavillons en sapin afin d'obtenir plus de rondeur. J'ai pu constater, en retravaillant cette tuyauterie, que l'évolution des jeux de mutations et des jeux d'anches a suivi d'une certaine manière l'évolution des goûts musicaux de la première moitié du 20e siècle. Par contre les jeux de fonds de Kouhlen et de la 1ere période de Roethinger étaient resté figés et ne s'intégraient plus de manière optimale dans cet ensemble. Grâce à cette magnifique acoustique cela n'était pas audible dans l'église. Notre travail fut néanmoins d'adapter ces tuyaux correspondant au romantisme allemand, avec cette lourdeur, ce manque d'élégance, à la nouvelle vision sonore de l'instrument, plus claire. L'instrument actuel se situe encore dans le prolongement de l'évolution de Roethinger en se tournant un peu plus vers la facture plus ancienne chère à Schweitzer, et je pense notamment à Silbermann. Je précise que le but ne fut pas de réaliser des copies de tailles anciennes. Il s'agit tout simplement de l'aboutissement de recherches personnelles. Les jeux de montre et les pleins-jeux du grand-orgue sont neufs ainsi que la montre du positif. Les anches du grand-orgue sont également neuves (trompette clairon), elles sont plus claires que les anches à la Cavaillé-Coll, mais moins puissantes que de vraies anches classiques françaises à la Cliquot par exemple. De ce fait ces anches devraient mieux se mélanger au pleins-jeux. Le positif a gardé ses caractéristiques d'avant puisque seule la façade est neuve. Le récit a également gardé ses sonorités spécifiques, avec des jeux gambés très étroits, à l'allemande, ainsi que ses anches à la Cavaillé-Coll.


Cet ensemble sonore voudrait être un essai de synthèse bien alsacien en évitant de faire le grand-écart entre l'orgue classique et symphonique ou entre l'orgue français ou allemand . L'instrument se prête ainsi à l'interprétation d'une grande partie de la littérature, sans pour autant être un orgue à tout jouer.



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