Mars 2005

Entretien avec Jean-Paul Rey


Béatrice Piertot :
1) Monsieur Rey, pouvez-vous nous expliquer comment vous en êtes venu à faire de l'orgue votre passion, et quel a été votre parcours de musicien ?

Jean-Paul Rey :
A vrai dire ma véritable passion est la musique, l'orgue n'est pour moi qu'un moyen d'expression, j'en affectionne bien d'autres. C'est cependant celui que je maîtrise le mieux, et il est loin d'être étranger à ma passion musicale.
Il a en effet de nombreux atouts. C'est l'instrument polyphonique par excellence, Arnolt Schlick lui destine une impressionnante pièce à dix voix (six au manuel et quatre au pédalier).
C'est un instrument complet, il se suffit à lui-même. A ce propos l'expression de Michael Praetorius est plus explicite: " il réunit la plupart des instruments en un seul ". Sans disposer de toute la palette expressive d'un orchestre, l'organiste habile saura en imiter les effets. Pour Mozart il n'y a pas de doute, c'est le roi des instruments. L'orgue présente une extraordinaire diversité stylistique liée à des spécificités culturelles, mais aussi à l'évolution du goût musical. Ainsi un orgue de Gottfried Silbermann rendra à merveille la polyphonie d'une fugue de Bach, un orgue de Sauer valorisera les contrastes dynamiques de la musique de Reger, alors qu'un Cavaillé-Coll servira au mieux la pensée de Franck.
L'orgue a inspiré les plus grands compositeurs de l'histoire de la musique. Son immense répertoire couvre près de huit siècles de musique, probablement que plusieurs vies ne suffiraient pas à l'explorer. C'est pour moi un des aspects les plus passionnants, mais je crois qu'il convient maintenant d'évoquer mon parcours musical.

Mes souvenirs musicaux les plus lointains remontent à l'époque où j'étais servant de messe dans une petite église du Sundgau à proximité de la frontière suisse, j'avais alors huit ans. Il y avait là une chorale et un organiste dont le niveau dépassait largement celui de la moyenne. Lors des offices festifs résonnaient des motets et messes d'un style pseudo-postromantique nécessitant une importante participation de l'orgue. Je me souviens notamment d'un " terra tremuit " quasi expressionniste qui à chaque audition provoqua en moi une vive émotion ; ce fut peut-être le déclic de mon enthousiasme croissant pour la musique de Max Reger.
J'ai rencontré mon premier professeur Joseph Gerwill à l'âge de treize ans, il m'a fait bénéficier d'un enseignement très complet. Tout en m'apprenant le piano et l'orgue, il a suscité ma curiosité en m'initiant progressivement à l'harmonie, au contrepoint, à l'analyse, à l'histoire de la musique et à la direction chorale…
Après le bac je devins l'élève d'André Stricker au conservatoire de Strasbourg. Cette rencontre a été déterminante. Le grand spécialiste de Bach qu'il était, avait l'art d'attirer l'attention sur les belles choses. Il m'immergeait pour ainsi dire dans l'œuvre du cantor par une approche globale, en procédant par comparaison, rapprochant les pièces d'orgue des passions, cantates, concertos… C'est au contact de cette incommensurable somme de musique que j'ai pris conscience du génie créateur de Bach.
J'ai ensuite eu l'opportunité de travailler avec Daniel Roth qui m'a guidé dans mes études d'improvisation, et m'a par ailleurs beaucoup appris sur l'interprétation du répertoire romantique et symphonique.
Je voudrais encore nommer deux personnalités non organiste qui ont eu une action décisive sur mon évolution. Marc Honegger, éminent musicologue, m'a fait découvrir la richesse et la beauté de la polyphonie médiévale et renaissante. Quant à René Schmitt, musicien passionné et professeur d'analyse, il m'a littéralement insuffler l'amour de la musique, de Bach à Penderecki.
Après mes études de musicologie à l'université de Strasbourg, j'ai accepté un poste de professeur de musique à l'éducation nationale tout en continuant à pratiquer assidûment l'orgue, pratique qui ne cessa de prendre de l'ampleur. J'ai été nommé organiste à l'église St Guillaume de Strasbourg, j'ai commencé à donner mes premiers concerts, j'ai été finaliste au concours international de Chartres… J'entrevis peu à peu une alternative à mon métier d'alors, et je me mis à rêver de vivre un jour de l'orgue. Il a fallu encore beaucoup travailler pour préparer et réussir le DE et le CA. Le rêve devint réalité, le jour où j'ai été nommé professeur d'orgue à l'école nationale de musique de Mulhouse.

B. P. :
2) C'est effectivement à l'école Nationale de musique de Mulhouse que nous nous sommes rencontrés et où j'ai pu suivre vos cours d'orgue (et j'en garde un excellent souvenir !). Pouvez-vous nous faire part de votre activité au sein de cette ENM (projets passés et à venir) ? Quelles sont vos aspirations concernant l'avenir dans votre enseignement ?

J.-P. Rey :
Je mène la classe d'orgue depuis l'automne '95. Mes cours sont essentiellement centrés sur l'interprétation, c'est-à-dire l'étude du répertoire dans toute sa diversité. Se rajoutent la basse chiffrée, l'harmonie au clavier, la musique de chambre : disciplines pratiquées ponctuellement selon le niveau et le profil des élèves, elles sont indispensables quant au développement de la sensibilité et la compréhension musicale.
Des visites d'orgues occasionnelles permettent d'appréhender l'instrument sous un angle plus culturel, de prendre conscience de l'adéquation d'un certain répertoire à un matériau sonore donné. Enfin des auditions régulières, en moyenne une par trimestre, donnent l'occasion de faire entendre les fruits du travail de la classe. Nous disposons à cet effet de deux instruments remarquables à Mulhouse, le Silbermann reconstruit du temple Saint-Jean et le Cavaillé-Coll de l'église Saint-Etienne.
Il nous arrive aussi de rayonner à l'extérieur de Mulhouse, souvent en collaboration avec d'autres classes de l'école nationale (instruments et voix confondus). Ma participation, de même que celle de mes grands élèves aux concerts de la saison artistique (par ex. cuivres et orgue), contribuent à faire découvrir une autre dimension et ouvrent parfois des voix nouvelles.
Justement le projet de ce printemps est révélateur ; le département des instruments polyphoniques - piano, orgue, clavecin, harpe, guitare, accordéon, percussion - donnera les Variations Goldberg de Bach dans un arrangement original faisant alterner solo, duo, trio…, le concert sera ponctué par une création qui fera appel à l'ensemble de ces instruments. Fin mai, la classe d'orgue aura le plaisir de participer à l'inauguration de l'orgue de Zillisheim (3 claviers et pédale, 40 jeux, restauré et agrandi par Michel Gaillard).
Depuis deux ans, le conservatoire de Besançon et les écoles nationales de Dôle, Colmar, Mulhouse, organisent un DEM (diplôme d'études musicales) commun. Cela favorise les échanges pédagogiques entre collègues et génère une émulation entre les participants ; cette année l'épreuve d'orgue se déroulera à Masevaux, une perspective très motivante pour les élèves et leur professeur.

Concernant l'avenir dans mon enseignement, je souhaite évidemment continuer à mieux faire connaître l'orgue et son répertoire, sans négliger un autre aspect, celui de l'orgue acteur d'un ensemble vocal ou instrumental.
S'agissant de ce dernier point, un orgue transportable nous serait très utile, nous pourrions participer plus activement à la vie musicale de l'école, aussi dans des lieux autres que les églises.
Pour le reste, je souhaite vivement que les projets de restauration des instruments de l'église Sainte-Marie et du Temple Saint-Etienne soient mener à bien. Nous pourrions alors nous produire au centre de Mulhouse, nous intégrer à des structures existantes comme l'heure musicale de Saint-Etienne et donc avoir une meilleure audience ; d'autre part cela nous offrirait une grande pluralité stylistique, pédagogiquement et musicalement très appréciable.

B. P. :
3) Vous nous avez parlé des orgues du Temple St-Jean et de l'église St-Etienne, en tant qu'instruments remarquables. Si nous élargissions cette liste à la région entière, quelles seraient les orgues que vous retiendriez et pour quelles raisons ?

J.-P. Rey :
La liste serait longue, l'Alsace regorge de beaux instruments, je me contenterai donc d'en citer quelques uns.
En général je suis très attiré par les instruments historiques. Le Callinet d'Oltingue, le Stiehr de Barr, me séduisent par la qualité de leurs timbres. Il en est de même des Silbermann, joyaux de notre patrimoine. J'apprécie la légèreté de leur mécanique, la beauté de leurs coloris. C'est au contact des orgues de Marmoutier, d'Ebersmunster, que j'ai pris goût à la musique française baroque.
Je suis également très intéressé par les instruments neufs s'inspirant de la facture ancienne (copie ou recréation). Ils nous donnent accès à des univers sonores venant d'ailleurs, surtout ils nous révèlent les œuvres d'une manière tout à fait nouvelle. Les sonorités archaïques du Garnier de St-Paul de Strasbourg, sont inouïes. La rudesse de sa régale, son tempérament mésotonique, confèrent un relief extraordinaire à la musique de Scheidt, Sweelinck… Le Koenig de St-Guillaume de Strasbourg, d'esthétique saxonne, est attachant par son caractère polyphonique, la promptitude de ses attaques, on y apprend à registrer Bach autrement.
On a vu ces dernières années, fort heureusement, la restauration de quelques grands instruments du début du 20e siècle. Je pense au Rinckenbach de Cernay, au Roethinger d'Erstein. Conçus à l'image de l'orchestre symphonique, ils se distinguent par la profusion des timbres, leur puissance sonore, la flexibilité du son (deux claviers expressifs, un crescendo général). Ils correspondent à une période de l'histoire de la musique que j'aime particulièrement. Vecteurs franckistes, postromantiques, impressionnistes, expressionnistes, on peut les considérer comme on veut, on ne sera jamais déçu.
Si notre région s'enorgueillit de multiples instruments racés, elle possède aussi beaucoup d'instruments très polyvalents. Des orgues aussi différents que ceux de Leimbach, Masevaux, St-Pierre-le-Jeune protestant de Strasbourg, me procurent beaucoup de satisfaction. Ils incitent à voyager dans le temps, à traverser les siècles du Moyen Âge à nos jours.

Nous adressons nos plus chaleureux remerciements à Jean-Paul Rey qui a accepté de se prêter au jeu, malgré son emploi du temps chargé.

 

 

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