15 mars 2004

Entretien avec Maurice Moerlen

 

Maurice MOERLEN, organiste titulaire des grandes orgues de la Cathédrale de Strasbourg de1971 à 2002 et grande figure de l’orgue en Alsace, a aimablement répondu à nos questions, et ce malgré quelques problèmes de santé. Nous l’en remercions vivement et lui souhaitons un prompt et complet rétablissement.

Yannick Merlin :
1) M. Moerlen, pouvez-vous nous présenter votre parcours de musicien alsacien, en nous expliquant ce qui vous a fait aimer l'orgue ?
Maurice Moerlen :
Enfant, j'ai eu la chance d'être emmené souvent par un cousin de mon Père qui était organiste amateur au Temple St Etienne à Mulhouse. Je restais auprès de lui à l'orgue pendant de longues heures, écoutant attentivement ses explications et le son de l'orgue qui me fascinait. Je devais avoir entre 5 et 6 ans et dès cette période je voulais devenir organiste. J'ai débuté le piano vers 7 ans avec la fille du cousin de Papa. Elle était professeur au conservatoire de Mulhouse. En 1939 nous sommes allés à Besançon où j'ai continué l'étude du piano. En 1941, mon nouveau professeur de piano, qui était aussi organiste, a tout de suite détecté mon intérêt pour l'orgue. Elle a eu la merveilleuse idée de me faire travailler une oeuvre qui était jouable manuellement à l'orgue. Le dimanche suivant elle m'a cédé ses claviers pour l'entrée de la Messe en l'église Saint Martin des Chaprais de Besançon. C'était le 31 août 1941 .Depuis cette date je suis organiste de paroisse, malgré un départ très faible au point de vue du niveau. .J'ai travaillé beaucoup ensuite tout en allant en classe. En 1943 je suis nommé organiste titulaire de l'église St. Maurice de Besançon. Pendant toute cette période je suis élève du conservatoire de Besançon (Solfège et musique de chambre). En 1944 j'entre dans la classe d'orgue du Conservatoire National de Lyon tout en suivant les cours de solfège, d'analyse, et d'harmonie dans le même établissement. Durant cette période je suis le suppléant de Marcel Paponaud, mon Professeur, à Saint Bonaventure et de son épouse à Saint Nizier de Lyon. Désirant pousser sérieusement mes études pianistiques et l'écriture, je quitte le conservatoire de Lyon avant le cours supérieur et entre à l'école Normale de Musique de Paris où j'obtiens en 1948 le diplôme supérieur de pédagogie musicale. Après mon service militaire je suis nommé professeur de piano au conservatoire de Colmar en 1949. En 1956 je fonde la classe d'orgue dans le même établissement grâce au bienveillant appui de René Matter, le directeur, et celui de Joseph Rey, Maire de Colmar. De 1949 à 1951 je suis organiste de la Paroisse d'Obermorschwihr et, de 1951 à 1966, Maître de Chapelle puis organiste titulaire de la paroisse St. Léger de Munster. A cette même époque je me perfectionne (orgue, harmonie) avec Maurice Duruflé puis orgue et improvisation avec Gaston Litaize. En 1966 je suis nommé Maître de Chapelle de l'église St. Pierre-le-Jeune (catholique) de Strasbourg. A partir de 1968 je suis nommé directeur du Chant Sacré de Colmar et organiste titulaire de l'église protestante St. Matthieu de Colmar. Tout en conservant ce poste avec une adjointe, je suis nommé en 1971 Organiste titulaire du Grand'orgue de la Cathédrale de Strasbourg avec Claude Schnitzler en tandem. En 1979 je quitte Colmar (conservatoire et St. Matthieu) pour le conservatoire de Mulhouse où j'enseignerai l'orgue et l'écriture jusqu'à ma retraite. En 2002 je quitte la Cathédrale de Strasbourg à 75 ans.

Yannick Merlin :
2) Comment vous situez vous par rapport aux différentes pratiques liturgiques que vous avez connues ?
Maurice Moerlen :
En ce qui concerne les pratiques liturgiques et mon souci d'oecuménisme, les différentes liturgies chrétiennes me sont familières. Mon enfance a été nourrie du chant grégorien et du choral protestant. Au moment du Concile de Vatican II, que je ressentais comme une démolition systématique de notre patrimoine catholique, j'ai, grâce à d'éminents collègues et à des prêtres musiciens avertis, trouvé mon miel dans la nouvelle liturgie bien comprise. La liturgie basée sur la beauté et le respect de la culture. Hélas, trois fois hélas, ce que nous entendons parfois dans nos sanctuaires sonne comme un contre témoignage culturel et cultuel. L'important est de saisir la qualité, car elle est présente là où se rencontrent les liturgistes compétents. Cette recherche de compétence a toujours guidé mon intérêt pour la musique d'église et sa liturgie.

Francis Kray :
3) Vous avez été de longues années titulaire des grandes orgues de la Cathédrale de Strasbourg. Cela devait impliquer, outre les services dominicaux, une grande disponibilité pour faire vivre cette prestigieuse tribune. Comment avez-vous vécu ces moments à l'ombre de ces voûtes ? Le service à la cathédrale est-il comparable à celui d'un organiste de paroisse ou de campagne ? En un mot, parlez-nous de votre amour de la cathédrale !
Maurice Moerlen :
Etre titulaire d'un Grand'orgue de cathédrale demande un investissement considérable si on prend son rôle au sérieux. Il y a à Strasbourg une grande demande de littérature durant les offices. L'improvisation a sa place, mais il ne faut surtout pas en abuser. Trop souvent cela devient une solution de facilité avec des redites constantes La mise en place, l'assimilation de toute la littérature organistique demande un travail journalier soutenu. Pour les Messes, par exemple, quatre plages importantes sont à meubler. A chaque messe le programme doit être différent. L'organiste titulaire est aussi chargé du partage des services avec ses adjoints et ceci en étroite collaboration avec la Maître-de-Chapelle, responsable de la musique à la Cathédrale. Dans notre Pays, chaque musicien d'église doit avoir une activité musicale lui permettant de vivre. Si vous ajoutez les heures professionnelles à la charge de serviteur de la musique à l'église vous arrivez à des semaines très lourdes mais passionnantes.

Francis Kray :
4) Comment concevez-vous le rôle de l'organiste dans le culte ou dans la messe ? Est-il le même chez les catholiques et les protestants ? L'organiste est-il un simple musicien ou un officiant (ou encore autre chose) ?
Maurice Moerlen :
Votre question est complexe. Dans l'église Luthérienne l'organiste est en fait le ministre officiant. Ces derniers temps cette fonction a tendance à se dissiper et c'est fort regrettable. Dans la mouvance réformée la liturgie est moins stricte. L'organiste est plus libre mais il doit tout-de-même rester dans la tradition protestante. Dans toutes nos églises chrétiennes, l'organiste est avant tout un serviteur. Il a un rôle fort important à tenir. D'ailleurs lorsque tous les acteurs de la liturgie le font avec compétence et respect, tout se passe bien et la louange est assurée.

Francis Kray :
5) Au cours de votre carrière si riche, vous avez aussi été amené à découvrir certainement la plupart des instruments alsaciens. Quelle est votre perception du patrimoine organistique de notre région ? Y a-t-il des orgues, des facteurs, des styles qui vous ont particulièrement touché ?
Maurice Moerlen :
J'aime particulièrement les instruments historiques des Silbermann, Callinet, Stiehr, sans oublier le magnifique Cavaillé-Coll (sans son positif de dos) de St Etienne catholique de Mulhouse.

Francis Kray :
6) Vous avez été expert auprès du diocèse. Comment conceviez-vous cette tâche ?
Maurice Moerlen :
Je suis encore expert des orgues du Diocèse, chargé du Haut-Rhin. C'est un travail difficile et passionnant. Il convient d'avoir le souci de l'historicité sans tomber dans le sectarisme. Il faut essayer de prendre en compte l'intérêt de la musique sans compromettre la valeur des instruments dont nous avons la garde. Le dialogue est parfois impossible avec des collègues têtus !

Francis Kray :
7) Comme interprète alsacien, vous êtes-vous intéressé aux compositeurs de notre région ?
Maurice Moerlen :
Ayant suivi les cours d'orgue ailleurs qu'en Alsace lorsque j'étais jeune, ce n'est que ces dernières décennies que je découvre notre patrimoine. J'ai seulement connu les oeuvres de M. J. Erb. J'avoue préférer les grands Maîtres européens à nos compositeurs alsaciens. Bien qu'ils soient fort intéressants, je n'ai plus le temps, vu mon âge, de m'orienter franchement vers ces compositeurs. J'ai tout de même joué des oeuvres de Madeleine Will, de René Matter, de Fernand Rich. J'ai souvent déchiffré d'autres oeuvres d'artistes locaux sans les approfondir. C'est sans doute une grave lacune mais avec des heures lourdes d'enseignement il m'était impossible de me disperser davantage. Je me suis surtout employé à faire connaître la musique contemporaine européenne.

Francis Kray :
8) Parmi les grands Maîtres européens dont vous parlez, quels sont ceux qui ont votre prédilection ? Pour l'office ? Pour le concert ?
Maurice Moerlen :
L'école d'orgue française des origines à nos jours. Pour le concert il n'y a aucun problème, pour le service liturgique il convient de tenir compte du sens de l'office sans oublier d'observer minutieusement la durée de nos interventions.

Francis Kray :
9) Et parmi les personnalités du monde musical contemporain, quelles sont celles qui vous ont le plus marqué ?
Maurice Moerlen
:
Olivier Messiaen, Maurice Duruflé, Gaston Litaize, Jean-Pierre Leguay, l'école dodécaphonique et les compositeurs d'avant-garde me nourrissent.

Francis Kray :
10) Que souhaiteriez-vous dire aujourd'hui à un jeune qui débuterait l'orgue ?
Maurice Moerlen :
Il convient de ne pas compter sur la vocation d'organiste de paroisse pour vivre. Si vous optez pour une profession musicale orientez-vous vers un débouché pédagogique avec préparation et obtention de diplômes adéquats. Il sera donc préférable de ne pas se fixer sur l'orgue seulement. Toutes ces études ne doivent pas entraver notre amour de l'étude de l'orgue, mais au contraire, apporter, avec une vie décente, une large palette de connaissances. Ce programme de travail est aussi lourd que les études de médecine. Si vous pensez 35 heures hebdomadaires rien n'est possible pour un bel avenir musical. Il faut choisir et réussir.

Francis Kray :
11) Quelle a été, finalement, votre plus grande joie de musicien ?
Maurice Moerlen :
Réponse impossible à donner. Je n'ai jamais fait de musique sans une joie profonde. Cette joie permanente est ma sève nourrissante. J'ai aussi beaucoup dirigé dans ma jeunesse et c'est dans la conduite de grandes oeuvres comme les passions de Telemann, de J.S.Bach, les cantates de Bach, le Requiem de Duruflé que ma joie a été immense durant les répétitions comme pendant les exécutions.

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