Octobre 2004

Entretien avec Pascal Reber

Francis Kray :
Pouvez-vous, mon cher Pascal, retracer pour nous en quelques mots votre parcours musical ?
Pascal Reber :
Le désir de devenir organiste s'est manifesté en moi depuis ma plus tendre enfance.
Comme il se devait, j'ai d'abord été initié au piano. A l'âge de 7 ans je suis entré au conservatoire de Mulhouse dans la classe de piano de Suzanne Muller-Gunst qui m'a beaucoup marqué dans mon parcours musical.
Quelques années plus tard j'ai intégré la classe d'orgue de Madeleine Will et de Maurice Moerlen qui lui a succédé. .J'ai par ailleurs suivi les cours de formation musicale et ceux d'écriture (Harmonie, Contrepoint).
En 1982, je suis entré dans la classe d'orgue et d'improvisation de Daniel Roth au CNR de Strasbourg. .J'ai en outre intégré les classes d'écriture auprès de Pierre-Yves Meugé et d'Odile Charvet, ainsi que celle d'accompagnement au piano de Charles Schwarz. J'ai ultérieurement suivi un cycle d'improvisation à la Musikhochschule de Saarbrücken.
L'improvisation est une discipline qui tient une place importante dans ma vie de musicien. Par ailleurs, je cherche également à consacrer du temps à la composition. Je pense qu'il est important de chercher à devenir un musicien complet, afin de ne pas se cantonner uniquement dans le répertoire de son instrument de prédilection. Cela nous incite à élargir notre culture.

Francis Kray :
Voulez-vous nous parler davantage de ces deux disciplines que sont l'improvisation et la composition ?
Pascal Reber :
Ce sont deux approches musicales assez différentes. L'improvisateur doit surtout avoir le souci d'une forme. L'improvisation est construction, mais sur-le-champ. La composition est plus réfléchie. Si l'improvisation use de canevas préétablis, la composition est l'occasion de chercher autre chose, de renouveler le langage. L'improvisation est une discipline que j'affectionne particulièrement. Il s'agit de donner une forme, ne rien plaquer au hasard. C'est un exercice de rapidité, il faut vite rassembler des idées et anticiper sur ce qui va venir (un peu comme on anticipe la lecture de la partition dans l'interprétation). Quant au langage, il faut le trouver. Le travail de l'improvisation consiste à étudier les différents styles, de manière à pouvoir improviser aussi bien dans le style classique que romantique, ce qui est plus difficile que dans un style contemporain. Les études stylistiques permettent ainsi un travail de la structure.
Pour composer, maintenant, il faut être imprégné de ce qui s'est fait avant. Ainsi Boëly s'est-il inspiré de Bach, Mozart, Haydn, Mendelssohn, Beethoven de Mozart et de Haydn, le premier Debussy de Fauré, Messiaen de Debussy. A partir de ces imprégnations, le langage personnel se doit d'être alors innovant, plutôt moderne.

Francis Kray :
Quels sont les compositeurs dont vous vous êtes imprégné ?
Pascal Reber :
Moi-même je suis nourri de Messiaen, mais aussi de l'école symphonique, de l'école de Vienne (Berg, Webern, Schönberg, lui-même imprégné de Brahms, Stockhausen). J'aime le côté dodécaphonique, l'atonalité. Dans la recherche de mon langage personnel, je cultive les pistes, comme celle de la modalité aussi, de la polytonalité. Sur le plan rythmique, il y a les grands noms de Bartok, Stravinsky ou Prokofiev… Il y a Jehan Alain également, incontournable. J'écoute sans me lasser Ravel et Debussy. Chez Ravel, aucun déchet. Ecouter et réécouter son Trio, la Sonate en la m, les " Poèmes de Mallarmé " où Ravel a utilisé la même formation instrumentale que Schönberg pour son " Pierrot lunaire ". Je suis impressionné par l'orchestre de Ravel, voyez La Pavane pour une infante défunte, Ma mère l'Oye (un bijou), les Concertos pour piano.
Comme vous le constatez, je pense qu'un compositeur organiste ne doit pas se cantonner à son instrument. Il lui faut se référer à d'autres compositeurs, à la littérature extérieure à son instrument, musique symphonique, musique de chambre, musique vocale… J'aime aussi beaucoup le jazz, et même le rock. Je suis pour cultiver l'éclectisme. J'affectionne particulièrement, dans le jazz, les figures de Duke Ellington, Males Davis, Mick Jackson, et Pat Metherny pour le jazz récent ; en jazz rock des gens comme Franck Zappa, Jimmy Hendrix ou Eric Clapton. Il y a dans le rock des groupes de qualité, comme par exemple les Rolling Stones qui, malgré la pauvreté des trois ou quatre accords de leurs chansons, me " donnent la pêche " : il y a un message qui passe.

Francis Kray :
Voulez-vous bien nous parler de votre œuvre ?
Pascal Reber :
J'ai écrit quelques pièces quand j'étais encore étudiant… Ces dernières années j'ai composé un certain nombre d'œuvres vocales, comme le " Motet pour le temps de Noël " qui a reçu le deuxième prix de composition des chorales A Cœur Joie ; un " Ave Maria ", un " Laudate Dominum " pour chœur et orgue, créé l'an passé à Oltingue, un " Magnificat " créé cette année à Lauw avec le chœur de Michèle Huss, une Cantate profane, " Le chant de la Vie " créé à Vaison-la-Romaine en 2001, enfin, " Le Père du premier Mot ", hymne en trois strophes avec des chants de Noël sur un texte de Didier Rimaud.
Pour l'orgue, j'ai composé la " Chaconne sur le nom de Silbermann ", et diverses autres pièces dont le triptyque en hommage au Frère Médard, ainsi qu'une méditation sur la Paix s'intitulant " Dona nobis pacem ".
J'aime aussi associer l'orgue à d'autres instruments, une pièce pour violoncelle, flûte et orgue par exemple. Pour orgue et cor (jouées avec mon ami et comparse André Hans), j'ai écrit une " Ballade " et une pièce intitulée " Invocare ". La " Suite mélismatique " est destinée à l'association orgue et hautbois. J'ai enfin également composé une pièce pour Quatuor à cordes : " Latinos "

Francis Kray :
Vous voici depuis quelques mois organiste titulaire de l'orgue de la cathédrale de Strasbourg. Comment concevez-vous cette fonction ?
Pascal Reber :
Cela fait près de deux ans en effet que, à l'issue d'un concours (Septembre 2002) j'ai été nommé titulaire du Grand-orgue de la Cathédrale de Strasbourg ; je succédais ainsi à Maurice Moerlen.
Le Titulaire n'est certes pas propriétaire de son instrument. Il se doit cependant de veiller à son entretien, de le faire vivre à travers les différentes manifestations cultuelles et culturelles. A l'heure actuelle, il est bon de savoir que l'époque où le titulaire faisait de son instrument une chasse gardée est révolue. C'est pourquoi, selon le désir du clergé et selon mon intention, deux titulaires adjoints ont été désignés, afin de constituer une équipe pour répartir les tâches. Il est d'ailleurs également intéressant pour les auditeurs, d'apprécier la diversité de styles entre les différents intervenants. Mes deux "co-équipiers" se nomment Marc Baumann et Damien Simon. Notre travail s'effectue aussi en étroite collaboration avec le maître de chapelle et les autres partenaires musicaux.
Sur le plan liturgique, j'ai une idée bien précise du rôle de l'organiste dans les célébrations. J'estime en effet que l'église ne doit pas être un musée. Une messe n'est pas faite seulement pour donner l'occasion d'entendre des œuvres du XVII° ou du XVIII° siècle, même si les grandes œuvres comme le " Requiem " de Mozart ou les Cantates de Bach ont été composées à ce moment-là ! Les trois " temporalités " doivent être représentées : le passé, certes, mais aussi le présent, voire le futur sous forme d'anticipation (l'improvisation peut par exemple servir à cela).

Francis Kray :
En tant qu'interprète, vous avez signé plusieurs enregistrements.
Pascal Reber :
En effet. Dernièrement j'ai enregistré sur l'initiative de Pierre Chevreau les orgues Rinckenbach de Lauw dans un programme consacré à Brahms, Schumann, Guilmant, Lefébure-Wély etc…
Pour le compte de la maison d'édition allemande IFO, deux CD réalisés à la cathédrale de Strasbourg sont à venir. Le premier réunira des pièces de Bach, Guilmant, Grigny, Fleury et Alain. Le second s'intitulera " Reber spielt Reber " (Reber joue Reber) et présentera quelques unes de mes œuvres comme la " Chaconne sur le nom de Silbermann ", le " Dona nobis pacem " et une improvisation sur le choral " In Dir ist Freude ".
Sur les orgues de Wihr-au-Val, j'ai enregistré les grands romantiques, Boëly, Gigout, Vierne, Widor. Figure également sur ce CD une improvisation à la mémoire d'Albert Schweitzer sur le choral " Nun komm der Heiden Heiland ", que je fais précéder de l'admirable version ornée de J.-S. Bach.
Enfin, avec d'autres interprètes, je participe à une édition des œuvres intégrales de Bach dans un disque enregistré sur l'orgue de Wasselonne, où l'on entend par exemple le grand Prélude et Fugue en mi mineur, quelques Chorals de Leipzig et du Dogme comme le " Allein Gott " ou " Sur les rives des fleuves de Babylone ", la 6° Sonate en Trio, le Concerto en ré mineur (d'après Vivaldi) et la Canzone.

Francis Kray :
Dans quelles régions vous ont conduit votre carrière d'interprète ?
Pascal Reber :
Je joue régulièrement en Allemagne et en Suisse ; j'ai été invité en Angleterre, en Hongrie, au Japon. J'ai été reçu au Festival de Masevaux et me suis produit sur les grands instruments parisiens comme ceux de St Etienne-du-Mont, St-Sulpice, etc...

Francis Kray :
Vous avez certainement au cours de votre carrière pu toucher de nombreux instruments. Que pensez-vous du patrimoine organistique de notre région ? Y a-t-il un ou des instruments qui vous ont particulièrement émerveillé ?
Pascal Reber :
Tout au long de ces années, j'ai pu toucher divers instruments, que ce soit en concerts ou simplement pour les essayer à titre privé.
Il y a certes des instruments qui m'ont marqué plus que d'autres. En France, les facteurs d'orgues cultivent beaucoup l'aspect artisanal, par rapport à d'autres pays, ce qui fait la richesse de notre patrimoine.
Cependant la politique des monuments historiques consiste à remettre les instruments dans leur état d'origine, avec toutes les limites que cela comporte. Il est souvent regrettable d'avoir une vision passéiste, alors qu'il faudrait se projeter dans l'avenir et utiliser les moyens technologiques qui nous sont offerts.
L'orgue doit être un instrument de musique à part entière qui évolue avec son temps et pas seulement un instrument historique du passé.
Cependant, des instruments comme ceux d'Oltingue, Mollau, Ebersmunster, Marmoutier en Alsace, Souvigny, Saint-Maximin-du-Var, Saint-Pierre de Poitiers, St-Sulpice à Paris etc... dans le reste de la France, qui ont gardé leur état d'origine, doivent le conserver.

Francis Kray :
Outre votre activité d'interprète, de compositeur et d'improvisateur, vous enseignez aussi.
Pascal Reber : Effectivement, bien que ce ne soit pas l'essentiel de mon activité. Il m'est arrivé d'enseigner à l'occasion de stages (par exemple ceux de l'AORM de Zillisheim il y a quelques années). J'ai aussi quelques élèves en privé. J'enseigne enfin à " l'Ecole d'orgue diocésaine " qui assure une formation technique et liturgique ouverte à tous les organistes, quelque soit leur niveau. J'aime l'enseignement : c'est l'occasion de découvrir ou redécouvrir soi-même des choses, par exemple à travers l'analyse des œuvres et arriver ainsi à percevoir ce qu'on n'avait pas nécessairement perçu jusque là. Dans l'enseignement comme dans l'improvisation, je suis attaché à la forme de l'œuvre musicale.

Merci, Pascal, d'avoir répondu si aimablement à nos questions.

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